— Cette nuit, c’était toi. —
Je ne sais pas à quelle heure tu es entrée dans mon sommeil. Je ne sais même pas si je dormais encore vraiment lorsque j’ai commencé à sentir ta présence. Il y avait cette frontière étrange entre le rêve et l’éveil, celle où le corps repose encore tandis que l’esprit invente des vérités qu’il n’oserait peut-être pas regarder en plein jour.
Tu étais là.
Je pourrais te décrire, bien sûr. Parler de tes cheveux, de tes yeux, de la courbe de tes épaules, de cette façon que tu avais de me regarder. Mais je préfère ne rien préciser. Je veux laisser ton visage dans l’ombre, parce que si tu lis ces mots et qu’ils réveillent quelque chose en toi, alors peut-être pourras-tu prendre sa place. Peut-être te demanderas-tu, l’espace d’un instant, si c’était toi.
Et je ne te donnerai aucune réponse.
Dans mon rêve, nous étions seuls. Je ne me souviens pas du lieu avec précision. Une chambre, peut-être. Une fenêtre entrouverte. Une lumière très douce venant de quelque part. Il faisait chaud, cette chaleur particulière qui rend les vêtements presque inutiles et rapproche naturellement les corps.
Tu étais debout devant moi.
Nous ne parlions pas.
Ce détail m’est resté au réveil : aucun de nous n’avait besoin de remplir le silence. Tout passait ailleurs. Dans tes yeux d’abord. Dans les miens probablement. Dans cette distance devenue tellement courte qu’elle ressemblait déjà à une caresse.
Je me suis approché.
Lentement.
Pas par hésitation. Je crois au contraire que je savais parfaitement ce que je désirais. Mais certaines secondes méritent d’être prolongées. Lorsqu’on a attendu quelque chose sans même savoir qu’on l’attendait, on ne se précipite pas au moment où cela arrive.
Ma main s’est posée sur ta taille.
Je me rappelle encore la chaleur de ton corps sous mes doigts.
Voilà ce qui me trouble lorsque j’y repense : un rêve ne devrait pas avoir de température. Pourtant, je pourrais presque jurer que ta peau était chaude.
Tu n’as pas reculé.
Au contraire.
Tes mains sont venues vers moi et j’ai senti tes doigts se poser sur mon torse. Tu me regardais avec cette insolence douce que certaines femmes possèdent lorsqu’elles savent exactement l’effet qu’elles produisent mais choisissent de ne pas le montrer trop vite.
Nos lèvres étaient proches.
Ridiculement proches.
Je sentais ton souffle avant même de t’embrasser.
Et tu m’as fait attendre.
Quelques secondes seulement.
Cruelles.
Magnifiques.
Puis ta bouche a rencontré la mienne.
Je pourrais écrire que ce baiser était tendre. Ce serait vrai, mais très incomplet. Il y avait de la tendresse, oui, seulement elle fut rapidement rattrapée par autre chose. Une faim contenue. Quelque chose que nous avions peut-être retenu trop longtemps sans le savoir.
Je t’ai attirée contre moi.
Cette fois, il n’existait plus d’espace entre nous.
Ta poitrine contre mon torse, tes bras autour de mon cou, mes mains glissant lentement dans ton dos. Nos baisers devenaient plus profonds, plus impatients, interrompus seulement par ces quelques secondes où nous reculions juste assez pour nous regarder.
J’aimais particulièrement ces secondes-là.
Parce que le désir n’était plus à deviner.
Il était dans tes yeux.
Et probablement dans les miens.
Mes lèvres ont quitté les tiennes pour suivre lentement ta joue, puis ton cou. J’ai senti ta tête basculer légèrement et tes doigts se refermer contre moi. Aucun mot. Seulement cette respiration devenue moins régulière qui disait beaucoup mieux ce que tu ressentais que toutes les phrases que j’aurais pu inventer.
Mes mains apprenaient ton corps sans vouloir le conquérir.
Je crois que c’est cela qui rendait ce rêve si intense.
Il ne s’agissait pas de posséder.
Il s’agissait de découvrir.
De prendre le temps de comprendre ce qui te faisait fermer les yeux, ce qui faisait naître ce sourire presque imperceptible sur ta bouche, ce qui rapprochait encore ton corps du mien lorsque mes doigts s’attardaient quelque part.
Et toi aussi, tu me découvrais.
Sans timidité feinte.
Tes mains voyageaient avec cette curiosité qui rend certaines caresses infiniment plus troublantes que les gestes trop sûrs d’eux. Parfois tu hésitais. Parfois tu semblais au contraire savoir exactement où tu voulais aller.
Je me souviens avoir murmuré quelque chose à ton oreille.
Impossible de retrouver les mots.
Peut-être vaut-il mieux ainsi.
Je me rappelle seulement ton sourire.
Puis cette manière que tu as eue de m’attirer de nouveau vers ta bouche comme si parler était soudain devenu une perte de temps.
La suite appartient à cette langue particulière des songes où les vêtements disparaissent sans qu’on se souvienne exactement de les avoir retirés, où quelques secondes peuvent durer une heure et où le monde entier finit par tenir dans la chaleur de deux corps qui se cherchent.
Je me souviens de ta peau.
De mes lèvres sur elle.
De tes mains.
De ta respiration près de mon oreille.
De cette façon presque fébrile que nous avions de nous rapprocher encore alors qu’il n’existait déjà presque plus aucune distance.
Je me souviens surtout d’avoir voulu ralentir.
Parce que je ne voulais pas que le rêve arrive trop vite à cet endroit où les rêves se terminent.
Alors je t’ai regardée.
Longtemps.
Tu étais belle d’une beauté qui n’avait plus grand-chose à voir avec un visage ou une silhouette. Tu étais belle parce que tu étais là, offerte au même instant que moi, sans masque, sans rôle à jouer, sans cette prudence que nous transportons tous dans la vie réelle.
J’ai passé mes doigts dans tes cheveux.
Tu as fermé les yeux.
Et pendant quelques instants, le désir s’est mélangé à quelque chose de beaucoup plus dangereux.
De la douceur.
Cette douceur qui donne soudain envie de rester après.
De ne pas simplement connaître le vertige, mais également le silence qui vient lorsqu’il s’apaise.
Puis le désir nous a repris.
Plus fort.
Nos corps se sont retrouvés avec cette évidence étrange que seuls les rêves permettent. Plus besoin de réfléchir. Plus besoin de savoir ce qui viendrait demain. Il n’existait ni passé, ni kilomètres, ni différences, ni questions.
Seulement toi.
Seulement moi.
Et cette nuit qui semblait avoir décidé de nous laisser quelques heures hors du monde.
Je ne raconterai pas tout.
Certaines images doivent rester entre mon sommeil et moi.
Je dirai simplement qu’au moment le plus intense, j’ai entendu ta voix. Très près. Presque contre mon oreille.
Et c’est probablement ce qui m’a réveillé.
J’ai ouvert les yeux.
La chambre était silencieuse.
Personne à côté de moi.
Seulement cette sensation absurde d’avoir quitté quelqu’un quelques secondes auparavant.
J’ai regardé l’heure.
Puis le plafond.
Et j’ai souri.
Depuis ce matin, une question me poursuit.
Qui étais-tu ?
Je pourrais chercher un visage parmi ceux que je connais. Un prénom parmi ceux qui apparaissent sur mon téléphone. Une voix parmi celles qui accompagnent parfois mes journées. Je pourrais décider que mon inconscient avait choisi quelqu’un et tenter de comprendre pourquoi.
Je préfère ne pas le faire.
Je préfère laisser la porte entrouverte.
Parce que peut-être es-tu en train de lire ces mots.
Peut-être viens-tu de ralentir légèrement à certains passages.
Peut-être as-tu imaginé ma main sur ta taille, mes lèvres contre ton cou, mon souffle tout près de toi.
Peut-être même t’es-tu reconnue alors que je n’ai donné aucun indice permettant de le faire.
Dans ce cas, garde le silence.
Ne me demande surtout pas si c’était toi.
Je pourrais être tenté de répondre.
Et certains rêves deviennent beaucoup plus dangereux lorsqu’on commence à se demander ce qu’ils donneraient éveillés.
Ph. VA — 26.09.26